Thursday, November 1, 2007

Paradise café.





Les deux photos d’en tête représentent respectivement une partie de la place des Canons d’il y a très longtemps et l’immeuble de la préfecture de police, rasé depuis par les bulldozers de la rapacité. (Cliquer pour agrandir)

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Le texte qui suivra fait en quelque sorte suite à deux articles déjà parus sur ce site et qui sont :

_ Ombres et visages.
_ Main basse sur la ville.

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En traversant la rue des banques pour descendre de la place de Riyad el Solh dans l’ancien Beyrouth d’avant-guerre vers la région de Bab-idriss, puis en empruntant de là, la vieille route du tramway pour se rendre à la place des Martyrs pour ensuite remonter jusqu’à la place Debbas située aux confins des trois rues de Monot, Damas et Bechara–el-khoury, on aurait fait le tour de l’essentiel des quelque 400 ha, qui formaient le centre de la vieille ville de Beyrouth.

Mais le milieu du centre et le cœur battant de cette ville était incontestablement la place des Martyrs, appelée aussi place des Canons ou encore plus communément la place du ‘’Bourj’’ et peut-être « Place de la Liberté » dans un avenir plus ou moins proche ; perspective dont la seule idée suffit pour me donner froid dans le dos.

Avant de devenir un espace-symbole de la domination d’une oligarchie au pouvoir qui s’en empara sans scrupules, l’extorquant sauvagement à ses propriétaires légitimes pour en faire un territoire hostile en discontinuité morphologique brutale avec le restant de la ville, la place des Martyrs d’avant-guerre conservait encore ce parfum rare et exquis qui caractérise tous les lieux préservés d’une modernité exclusivement argentifère.

De jour, telle une ruche d’abeilles en effervescence, la place fourmillait de voitures, de bus et de gens. Les appels incessants des chauffeurs de taxis-services en partance pour Aley, Bhamdoun, Zahlé, Saïda ou Tripoli, se mêlaient aux klaxons de la circulation dense, aux cris des vendeurs de galettes chaudes [kaak], du cliquetis caractéristique des tasses des porteurs de café Arabe à la cardamome et du tintement cuivré des petites cymbales des vendeurs de boissons fraîches telles la limonade, le Souss, le Jellab et le Tamarin servis dans de grands verres avec de la glace pilée. Les coups de sifflets stridents des agents de circulation contrastaient avec leur visible résignation devant la vanité de leurs efforts pour instaurer un peu d’ordre et de discipline dans cet imbroglio aussi inextricable que pittoresque.

Deux cents ans d’histoire, d’architecture et de civilisation étaient résumés à travers les immeubles, les édifices et même les pavés de cette place où chaque recoin recelait ses propres contes et souvenirs. Mais c’était surtout la Méditerranée, invisible mais omniprésente qui conférait à cet endroit un aura imperceptible, telle une vibration subtile et indétectable dont la magie intoxicante se reflétait sur les êtres et les choses.

L’appel du muezzin de la mosquée Al-Omari rejoignait les carillons des clochers de la cathédrale de Saint-Georges pour se mêler aux cris des colporteurs ambulants et du fracas des pions du Trictrac [Tawlé] que les joueurs dans les cafés abattaient énergiquement à chaque coup gagnant.

Deux détails sautaient tout de suite aux yeux de l’observateur des cafés de la place des canons : leur ancienneté et leur vastitude. Que cela soit le célébrissime ‘’kahwet-el-kezaz’’ [l’authentique] ou café du ‘’Hijaz’’ de son nom véritable, qui se trouvait à l’emplacement de l’actuelle mosquée Mohammad el Amin, ou du ‘’café de la République’’ dont le nom fut prémonitoire pour deux jeunes avocats débutants qui s’y retrouvaient souvent et dont les noms étaient respectivement Me. Camille Chamoun et Me. Charles Helou, ou encore du café ‘’Al Fardauss’’ situé au second étage d’un immeuble presque bicentenaire et sur lequel nous reviendrons ultérieurement. Chacun de ces cafés était un monument historique en lui-même affichant un pedigree impressionnant de personnalités Libanaises, Arabes et étrangères illustres qui le fréquentèrent, et d’événements mémorables qui furent décidés sur ses tables et à l’abri de ses murs.

Les Beyrouthins indécrottables commencèrent par considérer avec méfiance l’établissement en 1960 du café moderne ‘’La Ronda’’ sur la place des Canons, et qui détonnait avec ses vénérables homologues centenaires par l’absence du narguilé et du jeu de Trictrac, mais aussi par ses tables en formica noir, ses sièges en chrome et plastique rouge, ses grandes baies vitrées et son esthétique résolument futuriste. Mais lorsque les regrettés, Selim el Lawzi, Nizar Kabbani, Nasri Chamseddine et Gary Garabedian y établirent avec d'autres leurs quartiers généraux, le public suivit et ‘’La Ronda’’ rentra dans la ronde.

Jadis, la place des canons fusionnait dans son creuset tous les éléments du tissu organique et social Beyrouthin et Libanais. Le passé et le présent s’y mêlaient intimement, Le commerce, les arts et les plaisirs, L’élite, l’aristocratie et la haute bourgeoisie, la plèbe, la pègre et la prostitution s’y côtoyaient pour former cette fantastique sédimentation incroyablement fertile qui fit de Beyrouth La Perle du Levant et le dernier survivant des paradis Méditerranéens.

Lors d’un de ses pèlerinages à Beyrouth vers les débuts du XXème, le célèbre Ahmad Chawki, gloire de l’Egypte et ‘’Prince’’ élu des poètes de son temps, également fin gourmet et connaisseur en la matière, fut tellement subjugué par les affriolantes merveilles auxquelles il goûta à la place des canons chez ‘’Bohsali’, qu’il en composa sur le champ un quatrain qu’il dédia gracieusement au célèbre pâtissier Beyrouthin.

Ce quatrain existait encore en 1975, gravé sur le marbre chez ‘’Saadeddine Bohsali &fils’’ à la place du Bourj et qui citait notamment qu’à son heure venue, le poète avait choisi de n’emporter avec lui que deux souvenirs : Le goût des lèvres de sa bien-aimée, et celui du ‘’baklawa’’ de Bohsali.

Exquis, non ?

La nuit, une sorte d’envoûtement s'emparait de la ville. A partir du coucher du soleil, les bruits de la journée cédaient progressivement la place à la musique, car la place des Martyrs avait aussi ses cabarets bien à elle ; certes moins raffinés que ceux de Zeitouné ou de la rue de Phénicie, mais non moins illustres et bien plus achalandés en beautés naturelles et authentiques venues de tous les coins du Levant et du bassin Méditerranéen. Les voix féminines de l’Orient issues des lieux de plaisirs nocturnes tels le ‘’Nadi el Chark’’ ou le ‘’Parisiana’’, virevoltaient au son de la flûte et du tambourin dans les rues, alors que dans les ruelles ‘’chaudes’’ derrière l’immeuble imposant de la préfecture de police, des enseignes en néon portant chacune le nom d’une fille s’illuminaient l’une après l’autre.

C’était à l’entrée d’une de ces ruelles que se tenait une modeste gargote qui ne payait guère de mine. Pourtant il fallait se mettre en rang et attendre patiemment son tour pour y trouver une place vacante; car le méchoui, le kafta et le hoummous qu’on y servait étaient sans exagération les meilleurs au monde, je parle évidemment du ‘’Kobrosli’’ qui laissait tous les autres restaurateurs de Beyrouth, y compris le fameux et sophistiqué ‘’Ajami’’ loin derrière lui. C’est là qu'assis à une méchante table, je me suis retrouvé quelquefois avec une personnalité éminente d’un côté et de l’autre le truand le plus notoire.

Al FARDAUSS.

Imaginez un local immense éclairé de jour et de nuit par d’innombrables châssis de néon, suspendus au plafond par des chaines en cuivre ; telle est ma première description du café ‘’Al Fardauss’’ [en Français : Le Paradis] situé au deuxième étage d’un immeuble presque bicentenaire à l’ouest de la place des canons face à la statue des Martyrs.

Fidèle à la tradition des cafés de la place, les dimensions du ‘’Fardaus’’ étaient tout simplement inimaginables par rapport aux critères d’aujourd’hui. Dans l’immense salle principale destinée aux joueurs de Trictrac, de dames et d’échecs ainsi qu’au narguilé, d’innombrables rangées de magnifiques tables à la surface polie en marbre blanc reposant sur un socle en fer forgé étaient disposées avec leurs sièges en rotin noir cannés de beige à une distance respectable les unes des autres. Un autre signe d’une époque révolue où la gestion carotteuse et mercantile n’avait pas encore pris le dessus sur le confort du client et son bien-être.

Dans une salle contigüe aux dimensions plus ‘’modestes’’, s’étalaient une douzaine d’énormes tables de billard alignées en deux rangées parallèles avec un plafonnier suspendu au-dessus de chaque table. On pouvait en cliquant les touches de compteurs mécaniques en cuivre encastrés dans le mur derrière chaque table marquer les scores respectifs des joueurs.

Pour les joueurs de cartes, le ‘’Fardauss’’ disposerait d’une troisième salle aux tables rondes tapissées de feutre vert, éclairée par de superbes luminaires en verre plombé et coloré dans le plus pur style Tiffany.

Le terme « Baroque » n’est pas assez fort pour décrire l’impression générale que dégageait l'endroit ; et quoique les arcades et les colonnades de la grande salle fussent de style Ottoman, le carrelage en marbre blanc bordé de noir et les fresques murales étaient du plus pur style florentin tandis que la salle des jeux de cartes rappelait curieusement l’Angleterre Victorienne. Le tout, légèrement fatigué, un peu vieillot, mais délicieusement romantique et art déco par endroits, ressemblait à un croisement entre un saloon du Far-West, une ancienne maison close de luxe et une brasserie Parisienne du début du XXème. Un décor digne d’un Toulouse - Lautrec ou d’un Dostoïevski.

Mais l’atout principal de l’endroit était le personnel. Une véritable petite armée de serveurs vifs et dégourdis sous le haut commandement de leur chef suprême : Hamdi ; un vieux dur à cuire d’ancien Beyrouthin, court sur pattes, râblé, la tête chauve et le visage rougeaud orné d’une superbe moustache blanche, toujours sapé impeccablement d'un gilet noir, d'une chemise blanche et d’un long tablier blanc à la Française qui lui recouvrait le bas du corps. Détail amusant, Hamdi, comme tous les authentiques cafetiers Beyrouthins de son temps, se mettait un point d’honneur à transmettre de sa voix de stentor les commandes des clients en Turc. Que de fois ne l’ais-je entendu brailler à un garçon en pointant du doigt le narguilé d’un client qui menaçait de s’éteindre : Nari-Kiiiii !

Un autre point fort de ce café était ses balcons immenses qui offraient une vue panoramique imprenable sur l’ensemble de la place des Canons. C’est là que j’aimais m’asseoir au cours des soirées d’été, seul de préférence sauf un bon narguilé Ajami et deux doigts de Scotch (à renouveler) additionnés d’un doigt d’eau fraiche et de trois glaçons.

Au beau milieu de la place, la statue des Martyrs scintillait comme un diamant sous les faisceaux de projecteurs venus des quatre coins du site splendide tout en marches de marbre qui lui servait de socle.

Une caressante voix féminine émana de l’horloge parlante à fleurs et me parvint avec la brise nocturne jusqu’à mon balcon au ‘’Paradis’’ pour m’annoncer en trois langues différentes qu’il était minuit.

Et comme à chaque midi et minuit, l’annonce était suivie de l’hymne national.

A cette époque, on y croyait !

A l’ombre de mon Beyrouth adoré, tel Souleiman le Magnifique au pinacle de sa gloire, je dégustais à petites gorgées de bonheur, les délices d’un moment que je croyais eternel, indifférent aux tourments qui agitaient le monde extérieur, inconscient des ailes du malheur qui se déployaient déjà au-dessus de mon pays.

* * * *

Debout sous le soleil de Novembre au milieu du centre de Beyrouth désormais délimité par le campement du Hizbollah sur la place Riyad el Solh, des barrages de l’armée à l’ouest de la place des Canons et du bivouac du Tayyar du côté de la place Debbas, je contemplais le cœur jadis battant de Beyrouth, désormais réduit à un espace d’envies et de jalousies qui ne réponds plus qu’à la voracité d’une classe sociale limitée, stratégiquement positionnée dans une conjonction historique particulière et éphémère.

Le centre ville, reconstruit en rupture délibérée de tout lien avec la ville et le pays qui l’entoure, ce ghetto doré incrusté au cœur d’une cité qu’il ne reconnaît plus comme son prolongement naturel, et qui se refuse désormais d’en être le centre qui vit d’elle et qui la fait vivre, est une invitation ouverte à la violence urbaine.

C’est de cet espace aujourd’hui figé et en état de siège que fusera la première étincelle qui allumera le brasier des confrontations futures entre les Libanais.

Seule une autruche en verrait autrement.

Ibrahim Tyan.


* Visitez « Les carnets du Beyrouthin ».

14 comments:

  1. Vous parlez de l'immeuble de la police, il semblerait qu'il puisse être reconstruit ... aux frais de solidere vu qu'il était normalement protégé par la DGA et qu'il soit considéré comme étant illégalement détruit ...

    Je ne sais ou je l'ai lu cependant.

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  2. Chez Solidere, c'est Solidere qui fait la loi :) :) :)

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  3. "Parce qu'on ne t'a pas comprise,
    Parce qu'on ne t'a jamais pardonnée
    On t'a offert à la place de la rose un couteau,
    Nous confessons devant le Dieu juste, nous le confessons
    On t'a bléssée et on t'a fatiguée
    On t'a brûlé et on t'a fait pleurer
    Et on t'a fait porter, O Beyrouth, nos difficultées
    Oui on t'a fait porter nos difficultés."

    Majida al Roumi, ya Beyrouth

    Bien, ils avouent qu'ils lui ont offert un couteau comme cadeau mais ils préférent que leurs identitées reste cachées.

    Ibrahim, comme vous partager les mêmes “convictions” peuvez vous me dirs "ils" c'est qui ?

    (excuse my french ... it's been a while)

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  4. How on earth did you get to the conclusion that I share this song’s erratic whining nonsense?

    In all what I have published so far, I made sure I called a cat by its own name.

    Now concerning the identity of ‘’them’’, what can I tell you?

    Still, let’s begin by the clergy; it’s always a good start.

    Thanks for your message

    Regards.

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  5. "Yesslam ha el timm ya Brahim"
    Je suis revenu 35 bonnes années en arrière, mais un voyage plaisant et suave.
    NB: tu n'as pas mentionné les ciné du Bourg qui étaient toujours bondés de monde.
    :)

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  6. Allah ysallmak mon ami

    Tu as amplement raison, les cinés constituaient une tranche importante de la vie de Bourj, mais cela aurait rallongé un article déjà assez long alors j’ai marché par ordre de priorités.

    Au fait, as-tu lu l’article intitulé « Autrefois, naguère et jadis » paru en Octobre sur Lettres du Liban et qui s’étend beaucoup sur les cinés de Bourj mais dans une optique légèrement différente ?

    Voici son lien :
    http://lettresduliban.blogspot.com/2007/10/autrefois-nagure-et-jadis.html

    Amitiés.

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  7. Il m'arrive de te lire avec retard l'ami, toujours avec plaisir
    ;)

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  8. Tiens, je ne savais pas que Ahwet-el-ezaz ou ejaz avait comme nom véritable café du ‘’Hijaz’’.
    Quand à Ahwet al jamhourieh, mon père la fréquentait souvent en compagnie de l'oncle sa mère, Khal Naja Massaad, histoire de maintenir le dialogue islamo-chrétien entre deux bouffées de narghileh ;)

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  9. C’est exactement cela Kheir, le mot (Hijaz) à été déformé en (ejaz) dans l’ancien patois Beyrouthin, pour finir définitivement comme (ezaz) dans la mémoire populaire.

    Je trouve que la relation entre ton père et son oncle maternel est un exemple édifiant de ce que devrait être la relation entre les Libanais.

    Toute la ville serait propre si chacun nettoyait devant sa porte.

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  10. Ibrahim, te souviens-tu quand la statue des Martyrs a été érigée et quand les nom de la place a changé de place des Cannons à celui des Martyrs? Je me rapelle qu'on l'appelait encore Sahat al bourj dans les années 70.

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  11. La statue des martyrs à été érigée en 1960.

    La plus ancienne appellation de la place est « la place du Bourj ». Elle à commencé à être citée comme « place des Martyrs » lorsque la première version de la statue (les deux mères Libanaises…) à été érigée en 1930

    Le terme 'place des canons', utilisé exclusivement en Français, date Probablement de l’expédition militaire Française de Napoléon III en 1861 lorsque les troupes entreposèrent leur artillerie dans ce centre.

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  12. Je m’incline bien bas devant ta connaissance de l’histoire de notre chère ville natale, ô Ibrahim!

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  13. J’en suis humblement touché, et ne peut qu’apprécier à sa juste valeur ton aspiration pour mieux connaître l’histoire de notre chère ville ô mon ami.

    En tout domaine, qui ne maîtrise pas ses classiques est incapable d’innovation.

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