Wednesday, November 21, 2007

PARABOLE.



Dans une forêt vierge vivaient trois taureaux qu’une grande fraternité unissait. L’un d’eux était blanc comme neige, l’autre roux comme du feu et le troisième noir comme la nuit.

Ensembles ils partaient brouter l’herbe tendre des prés et se désaltérer à l’onde pure des ruisseaux dans la plus parfaite des harmonies, et ensembles ils rentraient au gîte, veillant sur la tranquillité de l’un l’autre, avec toute la sollicitude de l’authentique solidarité.

Un lion qui vivait non loin de là, se morfondait de dépit au spectacle de ces bêtes splendides qu’il aurait tant aimé se mettre sous la dent, si ce n’était leur union farouche qui les rendait invincibles même pour notre fauve, tout lion qu’il était

Ne lui restait donc que la ruse.

Un jour donc, profitant de l’absence du taureau blanc parti s’abreuver, le lion prit de part ses deux compagnons et leur tint ce discours :

_ Honorés camarades ; leur dit-il. _ Un péril funeste nous guette à tous. L’homme, cette créature abjecte et malfaisante, vient d’investir la douce tranquillité de notre vierge domaine, et n’aura de répit avant d’avoir brandi nos peaux écorchées sur les pointes de ses piques.

_ Diable, gémirent les deux bœufs atterrés ; _ que faire pour échapper à un sort si cruel ?

_ Face à ses flèches, mousquets et hallebardes ; ses cavaliers, rabatteurs et meutes féroces ; sa fourberie et sa cruauté sans limites, notre unique salut réside dans la dissimulation et la dérobade, répondit le lion ; _ je le sais d’après mon père, qui le tient de ses ancêtres.

_ Pour nous trois, continua-t-il, _ la chose est possible puisque les teintes dont la nature à agrémenté nos pelages nous permettent aisément de nous confondre avec elle ; ce qui ne va pas de même pour notre pauvre camarade blanc dont la parure éclatante le rends si repérable de nuit comme de jour ; ce qui attirera immanquablement l’homme vers son lieu de refuge, donc au vôtre, et de là au mien.

_ Débarrassons-nous donc de lui avant qu’il ne nous mène à notre perte, s’exclamèrent en chœur les deux compères, égarés par le discours terrible du prédateur.

_ Sachant combien cette pénible mais nécessaire démarche vous est haïssable, susurra le perfide félin, laissez moi donc le soin de l’accomplir moi-même pour notre bien à tous. Tout ce qu’il vous sera demandé de faire est de ne point céder à la compassion si jamais les appels au secours de votre compagnon parviennent jusqu’à vos oreilles.

C’est ainsi que le taureau blanc finit dans l’estomac du lion, et ses mugissements de détresse ne ramenèrent que leur écho.

Un temps passa avant que le lion ne revienne à la charge, prenant à part le taureau noir.

_ Ami, lui dit-il ; nous devons d’être encore en vie au sacrifice nécessaire de notre regretté compagnon blanc ; cependant tout danger est encore loin d’être écarté. Vois-tu, toi et moi sommes des bêtes furtives et silencieuses ; ce que je ne peux affirmer pour notre cher compagnon roux que la nature à doté d’un tempérament jovial et bruyant. S’il mange, boit ou dort, ce n’est que mugissements, beuglements et ronflements sonores. L’as-tu entendu piaffer ou roter ? On l’entendrait à dix lieus de la ronde, et l’homme et ses chiens ont l’oreille fine…

Ce discours eût vite fait de faire subir au taureau roux le même sort que son compagnon blanc.

Demeuré seul et sans amis, le taureau noir vécut encore quelque temps, avant que les mâchoires du lion affamé ne vinrent se refermer sur sa propre gorge, cette fois-ci sans discours ni préliminaires.

Avant de rendre l’âme, le taureau noir agonisant exhala dans un dernier éclair de lucidité tardive :

_ Ma dernière heure n’a point sonné aujourd’hui gémit-il, je mourus le jour où j'ai laissé dévorer le taureau blanc.

Ibrahim Tyan.

Note : Certaines sources attribuent l’origine de ce conte à l’Imam Ali Bin Abi Taleb. On peut le retrouver également dans Les recueils Arabes historiques suivants : مجمع الأمثال للميداني والمستقصى في أمثال العرب للزمخشري

Il n’est cependant pas exclu que les racines de cette fable ne remontent à des origines beaucoup plus lointaines appartenant au patrimoine Parsi ou même Hindou.

* Visitez « Les carnets du Beyrouthin »

5 comments:

  1. C'est un "joli" conte que je viens de lire avant d'aller dodoter. J'aime les contes, il me revient en mémoire ceux que me contait ma babouchka lorsque j'étais enfant. Il y avait baba Yaga la méchante sorcière et des chevaux magiques...
    Belle et douce nuit, ami

    Sixt'

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  2. C’est aussi un conte cruel chère Sixt’, et le plus cruel c’est qu’il se déroule actuellement devant mes yeux et je n’y peux rien…

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  3. Oui cruelle est cette histoire tant elle nous renvoie en plein gueule la situation actuelle dans notre chère patrie.
    Non seulement nous avons un lion dans l'arène mais également 2 lionceaux bien rodés.
    Et vive l'indépendance ou la dépendance.
    Amitiés

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  4. @ Araadon

    Son hébétitude à Bkerké s’est demandée hier : ‘’…est-ce que la presidence est devenue affaire si sordide et futile ?’’

    Cela s’appelle en langage populaire « lire l’épitaphe de la victime après avoir participé à son meurtre »

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