
Je suis comme toi, Ô Nuit, constant et éperdu ; dans ma poitrine gisent embaumés dans leurs larmes, des milliers d'amants dans des linceuls de baisers flétris.
Gibran Khalil Gibran.
La nuit et le fou.
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J’aurais voulu entamer ce récit avec la formule sempiternelle ‘’il était une fois’’, mais ce que j’ai à raconter aujourd’hui n’a rien d’un conte de fée, mais plutôt d’un conte vrai de Beyrouth ; de L’AUTRE Beyrouth, celui qui sombra à jamais dans les flammes de la démence, des pierres croulantes des immeubles éventrés, et de l’horreur des nuits sans lune sur ses décombres de ville-cimetière où la nature avait repris ses droits ; et du vent glacial qui hululait désormais dans ses rues mortes à travers la végétation sauvage qui avait craquelé l’asphalte et brisé les pavés, et de ses chiens errants qui, pour avoir goûté à la chair humaine, avaient renoué après des millénaires de domesticité, avec la nature première de leur vénérable Grand-Maitre ancestral, le Loup.
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Jadis en descendant Souk-el-Tawilé, on arrivait jusqu’au fameux restaurant Oriental ‘’Al Ajami’’ dont le renommé ‘’Chawarma’’, une pure et savante merveille qui fondait dans la bouche, et la glace Arabe authentique à la crème ‘’Kachta’’, parfumée au mastic d’Alep ‘’Miské’’ et pavée de pistaches vertes avaient atteint un niveau de perfection qui ne sera jamais plus égalé.
Plus loin, du côté de la mer, vous accueillait le mythique restaurant Libanais du ‘’Bahri’’ et son propriétaire, le non moins célèbre Mitri Tueini, un très grand Monsieur, et grand ami de ma famille.
Que de fois ne l’ais-je entendu affirmer à mon père que les noms des ‘’sept familles’’ Chrétiennes et Musulmanes, [dont les Tuéini et les Tyan] fondatrices de la ville de Beyrouth commençaient toutes selon lui, par la lettre : T ?!?
Réalité ou fanfaronnades de Beyrouthin, il demeure que la table incroyable de Mitri qui croulait sous les mezzés les plus raffinés, du ‘’Batrakh’’ Egyptien le plus rare, au succulent ‘’Tarama’’ ou caviar Grec tout frais, des viandes, poissons et fruits de mer les plus exquis jusqu’aux croquettes chaudes aux crevettes et les épaisses tranches de fromage ‘’Halloum’’ que l’on vous servait dorées au beurre dans des terrines brûlantes, était une réelle évidence. .
Sur le même trajet, le Palm Beach Hôtel était devenu une borne incontournable depuis que la bande du théâtre de dix heures y avait établi ses quartiers généraux ; et tous les soirs, les Beyrouthins avaient rendez-vous avec Pierre et Cécile Gédéon, Gaston Chikhany, Dudul et les autres, pour les voir sur scène, tourner allégrement en dérision toutes les ‘’stars’’ de la politique Libanaise.
De l’autre côté, semblable à une citadelle au milieu de la Méditerranée, trônait le magnifique Saint-Georges, superbe hôtel à cinq étoiles [authentiques] et rendez-vous de l’élite Beyrouthine et de la jet-set Internationale.
La capitale incontestée de la vie nocturne à Beyrouth et dans tout l’Orient était la région De Zeitouné et ses ramifications qui s’étendaient jusqu’à la rue de Phénicie. Bars et boites de nuit, mais surtout des cabarets [conception aujourd’hui presque disparue au Liban] à la renommée mondiale tels le Venus, le Lido, le Kit-Kat ou les Caves du Roy offraient des numéros de standing International.
L’ « Epi Club » du dynamique et talentueux Toros Siranossian qui vivait à l’époque ses plus beaux jours, parraina les débuts Internationaux de Dalida, de Mireille Mathieu, de Nana Mouskouri et d’un certain Julio Iglesias.
Des noms tels Brel, Bécaud ou Aznavour y étaient des têtes d’affiche régulières.
C’est vers la fin de ces temps, et peu avant l’éruption du volcan qui fit voler en éclats les rêves et les fables du petit paradis Méditerranéen, que les habitués de la vie nocturne Beyrouthine virent l’inauguration du dernier-né de leurs cabarets qui arborait le même titre que le temple Parisien du strip-tease, le « Crazy Horse Saloon », auquel je dois un des plus mémorables ‘’éblouissements’’ de ma vie.
En ce temps là, j’entamais tout juste une carrière professionnelle des plus fructueuses, j’étais jeune, libre et indépendant avec de l’allure, du caractère, de l’argent, et de la testostérone à gogo.
C’était sur l’invitation d’un soir d’un ami de longue date que je mis les pieds pour la première fois au ‘’Crazy Horse’’.
N’ayant jamais été particulièrement porté vers le voyeurisme, il me faut dire que j’acceptais en ce temps-là l’invitation de mon ami parce que j’aimais bien sa compagnie, son intellectualisme et sa vaste culture. Malheureusement, je constatais une fois sur place qu’il nous était virtuellement impossible d’échanger la moindre bribe de conversation cohérente vu la musique qui était débitée à pleins décibels, et me résolus donc de reporter mon attention sur le manège des filles qui se succédaient devant moi pour se foutre à poil.
Une douce torpeur m’envahissait déjà lorsqu’ELLE apparut sur scène pour clore la première partie du show ; et mon cœur fit deux ou trois ratés.
Devant moi, grande, mince et souple comme une liane, suintant la sensualité animale de tous les pores de sa peau soyeuse et basanée de métisse Amazonienne, se tenait l’incarnation même du DIABLE, dans toute sa fascination envoûtante et sulfureuse.
Une beauté incroyable à peine voilée par le mince cache-sexe réglementaire exigé par la dame censure de l’époque, des petits seins arrogants et fermes qui défiaient les lois de la pesanteur dans toutes les postures et un corps musclé de sportive sans une once de graisse mais qui conservait cependant là où il le fallait, les courbes gracieuses qui caractérisent une anatomie féminine absolument exceptionnelle.
Mais c’était surtout l’aura de sexualité à l’état pur, brut et fondamental que tout son être torride dégageait, même à l’état statique, qui me bouleversa.
Sur mes instances pressantes, mon ami qui connaissait mieux que moi les labyrinthes de la nuit, exprima à qui de droit le désir de voir ‘’Jungle Queen’’ [ô le sobriquet ridicule], partager notre table. C’est ainsi qu’une demi-heure plus tard, la Brésilienne Carmen Silva, moulée dans une simple robe noire, les cheveux brillants d’un noir de jais sobrement tirés vers l’arrière, très légèrement maquillée et sans artifices ni bijoux était assise devant moi.
Elle n’en était que plus fascinante.
Champagne. (C’était désormais moi qui régalais).
A mon grand étonnement, la belle me voyant commander du Dom Pérignon, exprima gentiment de sa voix chantante et un peu rauque, [elle fumait des Luckies sans filtre] dans un assez bon Anglais, qu’elle préférerait au cas où cela ne me dérangerait pas du Mumm ‘Cordon Rouge’ (bien moins cher !!!).
Maintenant assise devant moi, je découvrais de près le visage de cette créature extraordinaire. Plutôt allongé, les pommettes hautes et prononcées, le nez légèrement épaté et les lèvres gourmandes et ourlées découvraient de temps en temps une dentition éblouissante.
Mais c’étaient les yeux qui m’arrêtèrent le plus, des yeux d’un noir absolu, plutôt petits, langoureux et comme ensommeillés, mais traversés en de furtifs instants d’éclairs d’une dureté peu commune.
Plus la soirée avançait, plus j’étais sous l’envoûtement de cette fascinante créature dont l’esprit s’avéra encore plus extraordinaire que le physique et lorsque mon ami et moi prirent congé d’elle, je m’inclinais cérémonieusement et lui fis un baisemain comme on en fait à une grande dame ; elle eut un sourire imperceptible et s’approcha de moi jusqu’à ce que je sentis la chaleur de son corps contre le mien, puis soudain, et de la façon la plus inattendue, m’effleura furtivement les lèvres des siennes, me soufflant au passage : Wait for me.
Mon ami me quitta sur les goguenardises d’usage et je suivis Carmen qui habitait à deux pas du club dans un complexe d’appartements meublés.
Décrire ce que je ressentis lorsque je me retrouvais tout seul avec elle dans la cage d’ascendeur, et la façon dont elle se lova voluptueusement contre moi, me murmurant dans le cou des mots en Portugais entrecoupés de halètements rauques, dépasse mes facultés d’écriture…
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A peine vingt minutes plus tard, un taxi me débarqua à trois heures du matin devant le café trottoir ‘’La Dolce Vita’’ à Raouché.
A un maître Habib étonné, je commandais un double cognac à la place de mon double express habituel et m’accoudais à la table, la chemise encore béante, la cravate défaite, et la tête entre les mains.
La foudre tombant du ciel droit sur mon crane m’aurait moins ‘’sonné’’.
Carmen Silva, la ‘’jungle queen’’ Amazonienne qui m’avait enflammé le sang et les sens était un travesti.
Un transsexuel quoi. Un mec comme moi !
Et dire que j’avais encore ‘’son’’ parfum qui me collait à la chemise.
Ibrahim Tyan.



