Thursday, November 1, 2007

Paradise café.





Les deux photos d’en tête représentent respectivement une partie de la place des Canons d’il y a très longtemps et l’immeuble de la préfecture de police, rasé depuis par les bulldozers de la rapacité. (Cliquer pour agrandir)

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Le texte qui suivra fait en quelque sorte suite à deux articles déjà parus sur ce site et qui sont :

_ Ombres et visages.
_ Main basse sur la ville.

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En traversant la rue des banques pour descendre de la place de Riyad el Solh dans l’ancien Beyrouth d’avant-guerre vers la région de Bab-idriss, puis en empruntant de là, la vieille route du tramway pour se rendre à la place des Martyrs pour ensuite remonter jusqu’à la place Debbas située aux confins des trois rues de Monot, Damas et Bechara–el-khoury, on aurait fait le tour de l’essentiel des quelque 400 ha, qui formaient le centre de la vieille ville de Beyrouth.

Mais le milieu du centre et le cœur battant de cette ville était incontestablement la place des Martyrs, appelée aussi place des Canons ou encore plus communément la place du ‘’Bourj’’ et peut-être « Place de la Liberté » dans un avenir plus ou moins proche ; perspective dont la seule idée suffit pour me donner froid dans le dos.

Avant de devenir un espace-symbole de la domination d’une oligarchie au pouvoir qui s’en empara sans scrupules, l’extorquant sauvagement à ses propriétaires légitimes pour en faire un territoire hostile en discontinuité morphologique brutale avec le restant de la ville, la place des Martyrs d’avant-guerre conservait encore ce parfum rare et exquis qui caractérise tous les lieux préservés d’une modernité exclusivement argentifère.

De jour, telle une ruche d’abeilles en effervescence, la place fourmillait de voitures, de bus et de gens. Les appels incessants des chauffeurs de taxis-services en partance pour Aley, Bhamdoun, Zahlé, Saïda ou Tripoli, se mêlaient aux klaxons de la circulation dense, aux cris des vendeurs de galettes chaudes [kaak], du cliquetis caractéristique des tasses des porteurs de café Arabe à la cardamome et du tintement cuivré des petites cymbales des vendeurs de boissons fraîches telles la limonade, le Souss, le Jellab et le Tamarin servis dans de grands verres avec de la glace pilée. Les coups de sifflets stridents des agents de circulation contrastaient avec leur visible résignation devant la vanité de leurs efforts pour instaurer un peu d’ordre et de discipline dans cet imbroglio aussi inextricable que pittoresque.

Deux cents ans d’histoire, d’architecture et de civilisation étaient résumés à travers les immeubles, les édifices et même les pavés de cette place où chaque recoin recelait ses propres contes et souvenirs. Mais c’était surtout la Méditerranée, invisible mais omniprésente qui conférait à cet endroit un aura imperceptible, telle une vibration subtile et indétectable dont la magie intoxicante se reflétait sur les êtres et les choses.

L’appel du muezzin de la mosquée Al-Omari rejoignait les carillons des clochers de la cathédrale de Saint-Georges pour se mêler aux cris des colporteurs ambulants et du fracas des pions du Trictrac [Tawlé] que les joueurs dans les cafés abattaient énergiquement à chaque coup gagnant.

Deux détails sautaient tout de suite aux yeux de l’observateur des cafés de la place des canons : leur ancienneté et leur vastitude. Que cela soit le célébrissime ‘’kahwet-el-kezaz’’ [l’authentique] ou café du ‘’Hijaz’’ de son nom véritable, qui se trouvait à l’emplacement de l’actuelle mosquée Mohammad el Amin, ou du ‘’café de la République’’ dont le nom fut prémonitoire pour deux jeunes avocats débutants qui s’y retrouvaient souvent et dont les noms étaient respectivement Me. Camille Chamoun et Me. Charles Helou, ou encore du café ‘’Al Fardauss’’ situé au second étage d’un immeuble presque bicentenaire et sur lequel nous reviendrons ultérieurement. Chacun de ces cafés était un monument historique en lui-même affichant un pedigree impressionnant de personnalités Libanaises, Arabes et étrangères illustres qui le fréquentèrent, et d’événements mémorables qui furent décidés sur ses tables et à l’abri de ses murs.

Les Beyrouthins indécrottables commencèrent par considérer avec méfiance l’établissement en 1960 du café moderne ‘’La Ronda’’ sur la place des Canons, et qui détonnait avec ses vénérables homologues centenaires par l’absence du narguilé et du jeu de Trictrac, mais aussi par ses tables en formica noir, ses sièges en chrome et plastique rouge, ses grandes baies vitrées et son esthétique résolument futuriste. Mais lorsque les regrettés, Selim el Lawzi, Nizar Kabbani, Nasri Chamseddine et Gary Garabedian y établirent avec d'autres leurs quartiers généraux, le public suivit et ‘’La Ronda’’ rentra dans la ronde.

Jadis, la place des canons fusionnait dans son creuset tous les éléments du tissu organique et social Beyrouthin et Libanais. Le passé et le présent s’y mêlaient intimement, Le commerce, les arts et les plaisirs, L’élite, l’aristocratie et la haute bourgeoisie, la plèbe, la pègre et la prostitution s’y côtoyaient pour former cette fantastique sédimentation incroyablement fertile qui fit de Beyrouth La Perle du Levant et le dernier survivant des paradis Méditerranéens.

Lors d’un de ses pèlerinages à Beyrouth vers les débuts du XXème, le célèbre Ahmad Chawki, gloire de l’Egypte et ‘’Prince’’ élu des poètes de son temps, également fin gourmet et connaisseur en la matière, fut tellement subjugué par les affriolantes merveilles auxquelles il goûta à la place des canons chez ‘’Bohsali’, qu’il en composa sur le champ un quatrain qu’il dédia gracieusement au célèbre pâtissier Beyrouthin.

Ce quatrain existait encore en 1975, gravé sur le marbre chez ‘’Saadeddine Bohsali &fils’’ à la place du Bourj et qui citait notamment qu’à son heure venue, le poète avait choisi de n’emporter avec lui que deux souvenirs : Le goût des lèvres de sa bien-aimée, et celui du ‘’baklawa’’ de Bohsali.

Exquis, non ?

La nuit, une sorte d’envoûtement s'emparait de la ville. A partir du coucher du soleil, les bruits de la journée cédaient progressivement la place à la musique, car la place des Martyrs avait aussi ses cabarets bien à elle ; certes moins raffinés que ceux de Zeitouné ou de la rue de Phénicie, mais non moins illustres et bien plus achalandés en beautés naturelles et authentiques venues de tous les coins du Levant et du bassin Méditerranéen. Les voix féminines de l’Orient issues des lieux de plaisirs nocturnes tels le ‘’Nadi el Chark’’ ou le ‘’Parisiana’’, virevoltaient au son de la flûte et du tambourin dans les rues, alors que dans les ruelles ‘’chaudes’’ derrière l’immeuble imposant de la préfecture de police, des enseignes en néon portant chacune le nom d’une fille s’illuminaient l’une après l’autre.

C’était à l’entrée d’une de ces ruelles que se tenait une modeste gargote qui ne payait guère de mine. Pourtant il fallait se mettre en rang et attendre patiemment son tour pour y trouver une place vacante; car le méchoui, le kafta et le hoummous qu’on y servait étaient sans exagération les meilleurs au monde, je parle évidemment du ‘’Kobrosli’’ qui laissait tous les autres restaurateurs de Beyrouth, y compris le fameux et sophistiqué ‘’Ajami’’ loin derrière lui. C’est là qu'assis à une méchante table, je me suis retrouvé quelquefois avec une personnalité éminente d’un côté et de l’autre le truand le plus notoire.

Al FARDAUSS.

Imaginez un local immense éclairé de jour et de nuit par d’innombrables châssis de néon, suspendus au plafond par des chaines en cuivre ; telle est ma première description du café ‘’Al Fardauss’’ [en Français : Le Paradis] situé au deuxième étage d’un immeuble presque bicentenaire à l’ouest de la place des canons face à la statue des Martyrs.

Fidèle à la tradition des cafés de la place, les dimensions du ‘’Fardaus’’ étaient tout simplement inimaginables par rapport aux critères d’aujourd’hui. Dans l’immense salle principale destinée aux joueurs de Trictrac, de dames et d’échecs ainsi qu’au narguilé, d’innombrables rangées de magnifiques tables à la surface polie en marbre blanc reposant sur un socle en fer forgé étaient disposées avec leurs sièges en rotin noir cannés de beige à une distance respectable les unes des autres. Un autre signe d’une époque révolue où la gestion carotteuse et mercantile n’avait pas encore pris le dessus sur le confort du client et son bien-être.

Dans une salle contigüe aux dimensions plus ‘’modestes’’, s’étalaient une douzaine d’énormes tables de billard alignées en deux rangées parallèles avec un plafonnier suspendu au-dessus de chaque table. On pouvait en cliquant les touches de compteurs mécaniques en cuivre encastrés dans le mur derrière chaque table marquer les scores respectifs des joueurs.

Pour les joueurs de cartes, le ‘’Fardauss’’ disposerait d’une troisième salle aux tables rondes tapissées de feutre vert, éclairée par de superbes luminaires en verre plombé et coloré dans le plus pur style Tiffany.

Le terme « Baroque » n’est pas assez fort pour décrire l’impression générale que dégageait l'endroit ; et quoique les arcades et les colonnades de la grande salle fussent de style Ottoman, le carrelage en marbre blanc bordé de noir et les fresques murales étaient du plus pur style florentin tandis que la salle des jeux de cartes rappelait curieusement l’Angleterre Victorienne. Le tout, légèrement fatigué, un peu vieillot, mais délicieusement romantique et art déco par endroits, ressemblait à un croisement entre un saloon du Far-West, une ancienne maison close de luxe et une brasserie Parisienne du début du XXème. Un décor digne d’un Toulouse - Lautrec ou d’un Dostoïevski.

Mais l’atout principal de l’endroit était le personnel. Une véritable petite armée de serveurs vifs et dégourdis sous le haut commandement de leur chef suprême : Hamdi ; un vieux dur à cuire d’ancien Beyrouthin, court sur pattes, râblé, la tête chauve et le visage rougeaud orné d’une superbe moustache blanche, toujours sapé impeccablement d'un gilet noir, d'une chemise blanche et d’un long tablier blanc à la Française qui lui recouvrait le bas du corps. Détail amusant, Hamdi, comme tous les authentiques cafetiers Beyrouthins de son temps, se mettait un point d’honneur à transmettre de sa voix de stentor les commandes des clients en Turc. Que de fois ne l’ais-je entendu brailler à un garçon en pointant du doigt le narguilé d’un client qui menaçait de s’éteindre : Nari-Kiiiii !

Un autre point fort de ce café était ses balcons immenses qui offraient une vue panoramique imprenable sur l’ensemble de la place des Canons. C’est là que j’aimais m’asseoir au cours des soirées d’été, seul de préférence sauf un bon narguilé Ajami et deux doigts de Scotch (à renouveler) additionnés d’un doigt d’eau fraiche et de trois glaçons.

Au beau milieu de la place, la statue des Martyrs scintillait comme un diamant sous les faisceaux de projecteurs venus des quatre coins du site splendide tout en marches de marbre qui lui servait de socle.

Une caressante voix féminine émana de l’horloge parlante à fleurs et me parvint avec la brise nocturne jusqu’à mon balcon au ‘’Paradis’’ pour m’annoncer en trois langues différentes qu’il était minuit.

Et comme à chaque midi et minuit, l’annonce était suivie de l’hymne national.

A cette époque, on y croyait !

A l’ombre de mon Beyrouth adoré, tel Souleiman le Magnifique au pinacle de sa gloire, je dégustais à petites gorgées de bonheur, les délices d’un moment que je croyais eternel, indifférent aux tourments qui agitaient le monde extérieur, inconscient des ailes du malheur qui se déployaient déjà au-dessus de mon pays.

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Debout sous le soleil de Novembre au milieu du centre de Beyrouth désormais délimité par le campement du Hizbollah sur la place Riyad el Solh, des barrages de l’armée à l’ouest de la place des Canons et du bivouac du Tayyar du côté de la place Debbas, je contemplais le cœur jadis battant de Beyrouth, désormais réduit à un espace d’envies et de jalousies qui ne réponds plus qu’à la voracité d’une classe sociale limitée, stratégiquement positionnée dans une conjonction historique particulière et éphémère.

Le centre ville, reconstruit en rupture délibérée de tout lien avec la ville et le pays qui l’entoure, ce ghetto doré incrusté au cœur d’une cité qu’il ne reconnaît plus comme son prolongement naturel, et qui se refuse désormais d’en être le centre qui vit d’elle et qui la fait vivre, est une invitation ouverte à la violence urbaine.

C’est de cet espace aujourd’hui figé et en état de siège que fusera la première étincelle qui allumera le brasier des confrontations futures entre les Libanais.

Seule une autruche en verrait autrement.

Ibrahim Tyan.


* Visitez « Les carnets du Beyrouthin ».

Thursday, October 25, 2007

La république Bouss - el - Wawa.



> Ce qu'il faut surtout pour la paix, c'est la compréhension des peuples. Les régimes, nous savons que c'est : Des choses qui passent. Mais les peuples ne passent pas.
Charles De Gaulle.
Extrait d'un Discours à Dunkerque - Septembre 1959

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La tolérance du bon roi des Français Henri IV (1553-1610) ainsi que sa conversion du Protestantisme au Catholicisme pour le bien du pays, mit fin à la guerre civile entre les Français.

Sa verve de libre-penseur humaniste apparaît dans la magnifique boutade qu’on lui attribue, lorsqu’à la veille de son couronnement à la cathédrale de Chartres, il déclara à sa maitresse Gabrielle d’Estrées : Paris vaut bien une messe.

Mais c’est surtout sa nature généreuse qui transparaît dans sa non moins fameuse citation, désarmante de justesse et de simplicité : Je veux qu'il n'y ait si pauvre paysan en mon royaume qui ne puisse mettre tous les dimanches sur sa table une poule au pot.

L’assassinat de ce monarque altruiste et tolérant en 1610 par un François Ravaillac, Catholique fervent et jésuite fanatique, se place dans la ligne évidente des choses.

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> Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple le plus sacré et le plus indispensable des devoirs.
Robespierre.
Extrait de : lettre à la convention nationale.

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Depuis l’aube de son indépendance, le Liban doit tout à son peuple et presque rien aux gouvernements qui s’y sont succédés. C’est uniquement grâce à son initiative personnelle que le Libanais est parvenu à accéder avant l’éclatement de la sale guerre en 1975, à un niveau économique, culturel et social tel, que les habitants des plus prestigieuses métropoles de la planète lui enviaient.

A plus forte raison ses nombreux ‘’frères’’ et certains ennemis outre-frontière.

Mais de toujours, son adversaire mortel à été (et demeure) LE SYSTÈME LIBANAIS en lui-même, défendu jalousement par les ‘’autorités’’ successives qui ‘’dirigèrent’’ le pays, et qui se ressemblaient tous, comme se ressemblent les maillons d’une unique chaîne, faite pour retenir, entraver, empêcher et étouffer tout espoir de voir le Libanais accéder un jour à un régime meilleur.

Aujourd’hui, SE. Fouad Sanioura apparaît souvent à la télévision pour étaler (modestement) sa suffisance de white collar et tenir au Libanais moyen (de plus en plus illettré) un discours fallacieux et pseudo technique digne du plus petit broker charlatan de Wall Street, où il n’est question que de banque Mondiale, de conférences Internationales pour l’aide au Liban, de balance de paiements, de taux d’intérêt et d’indice de croissance.

Indice de croissance indeed !

_ Allez donc expliquer cela à un pauvre hère qui n’arrive pas à comprendre pourquoi l’huile d’olive, le citron, la tomate, les concombres, la botte de menthe fraîche et autres ingrédients nécessaires pour la confection d’un modeste plat de ‘’Fattouche’’ lui sont désormais rendues inaccessibles.

_ Ou pourquoi en l’espace d’un mois, les prix sur les étagères des hypermarchés ont augmenté de 40%.

_ Ou encore à l’auteur de ces lignes, obligé de se fendre avec ses voisins, d’une importante somme, pour le creusement d’un puits artésien afin d’assurer l’approvisionnement de leur immeuble en eau courante, avec toutes les dépenses supplémentaires en permis, certificats, filtres, entretien et examens labo réguliers que cette démarche implique.

Ce n’est qu’en occupant une suite au Ritz qu’on verra sa douche matinale revenir à plus cher.

_ Ensuite de consacrer un autre budget pour l’achat des six grandes jarres hebdomadaires d’eau minérale, nécessaires à sa subsistance et celle des membres de sa famille.

Et de recevoir en fin de compte la facture bleue de la compagnie Libanaise des eaux, lui réclamant candidement de payer sa cotisation.
…Qu’il va payer sans doute, comme il paie celle de la compagnie d’électricité du Liban malgré le rationnement, les pannes, les misères, la facturation illogique et exorbitante du kWh, et la présence d’un générateur privé en bas de l’immeuble ; ainsi que sa taxe de TVA et toutes les autres taxes que son gouvernement juge bon de lui infliger.

En ceci il ne diffère guère du reste des Libanais, qui paient tous, rubis sur l’ongle.

Et s’ils ne comprennent pas tous le fonctionnement du système fiscal et le rôle capital qu’il joue dans la structure économique et sociale d’un état moderne, il ne leur est point nécessaire d’être des Adam Smith pour deviner que les taxes, impôts et autres prélèvements gouvernementaux, constituent au Liban une sorte de RANÇON que Le citoyen (ou plus justement dit : le ressortissant) verse aux autorités, tels à un maître-chanteur ou à une mafia, pour ne plus les avoir sur le dos et de pouvoir ainsi vaquer à ses propres occupations EN PAIX.

C’est là la seule retombée positive que le Libanais récolte en contrepartie du paiement de ses impôts ; mais c’est toujours ça de gagné.

De tout temps, le fossé à existé au Liban entre les autorités et le peuple ; mais jamais comme depuis l’avènement de SE. Rafic Hariri, où l’on vit la somme totale du peuple libanais, reléguée au rang d’entité abstraite dans les livres de compte du grand bienfaiteur.

Le souvenir est encore présent du jour où le Grand Homme rassura publiquement un Elias Hraoui saisi par un faible soubresaut de scrupules, par les mots suivants : La vie progresse, le travail progresse et le pays progresse ; soyez-en sans crainte Monsieur le Président.

De quel progrès parlait-il donc ?

De celui qui catapulta sa fortune personnelle de $. 3 milliards env. à plus de $. 16 milliards en l’espace de quelques années pardi.

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> L’argent, ah ! Fléau des humains.
Sophocle.

Comme les Chrétiens ont leur Bon Dieu, les Musulmans leur Allah et les juifs leur Yahvé, moi j’ai mon Beyrouth et Solidere ne me le remplacera jamais.

L’ancien et merveilleux cœur de Beyrouth est mort sous les bombes depuis longtemps ; mais il aurait pu se remettre à battre, plus vif et plus fort qu’avant, s’il n’avait été étouffé par l’indescriptible rapacité ignare du requin qui s’est approprié de force la perle du Levant pour en faire une sorte de ghetto de luxe sans aucun lien spatial ou temporel avec le pays qui l’entoure.

Debout au milieu de Beyrouth, devant les locaux d’An-Nahar en cette resplendissante journée d’Octobre, j’observais pensivement la statue des Martyrs.

Jadis érigée fièrement au centre de la place, je la retrouve aujourd’hui misérablement coincée dans un recoin situé entre deux avenues à circulation rapide, ce qui lui fait perdre totalement sa fonction symbolique : celle de signaler un point fort de la cité, dans une ville de plus en plus dépouillée de tout repère urbain.

Derrière moi, j’entendis les gardes de corps et autres ‘’security Guards’’ qui pullulent constamment autour de l’immeuble du Nahar et du parking adjacent rigoler grassement autour d’une rutilante Mercedes noire arrêtée devant l’entrée de l’immeuble.

Saisi de curiosité, je m’approchais mine de rien pour découvrir un de leurs ‘’collègues’’ juché derrière le volant qui se marrait comme un gaulois tandis qu’à travers les haut-parleurs de bord la pulpeuse Haïfa orgasmait : Bouss el Wawa !

Vraisemblablement notre prochain hymne national.

Ibrahim Tyan.

Ps. Pour les lecteurs qui ne parlent pas l'Arabe: Bouss-el-Wawa = Embrasse mon bobo.

* Visitez « Les carnets du Beyrouthin »

Saturday, October 20, 2007

Nationalistes Souverains ou Pharisiens et Publicains ?



L’histoire abonde en biographies d’hommes providentiels advenus à une période critique pour apporter à leur nation le soutien capital de leur valeur exceptionnelle.

Franklin D. Roosevelt pour les Etats-Unis, et Winston Churchill en Grande Bretagne en sont des exemples tirés d’un passé récent, ainsi qu’un certain Charles De Gaulle qui s’identifia de manière totale et passionnée avec la France de ses aïeux ; une passion qui ne rencontra qu’une réciprocité tardive de la part des Français.

En 1958, le Liban meurtri par une violente crise socio-politico-confessionnelle qui scinda les Libanais en deux camps antagoniques et divergents était à la recherche d’un homme providentiel au caractère et vertus congruents, pour prendre en charge le pays et entreprendre la tâche délicate de rassembler les fragments épars d’une nation que la lutte intestine avait disséminé.

Que l’accès au pouvoir par le général Fouad Chéhab en 1958 fut le fruit d’un (improbable) consensus national ou de celui (plus plausible) d’un accord entre Washington et le Caire est ici en dehors du sujet ; ce qui importe est que cet ex- militaire s’avéra être un habile modérateur qui sut composer heureusement avec la tâche délicate de recréer l’harmonie perdue au sein de la nation entre Chrétiens et Musulmans, par le truchement du dialogue et de la retenue, ainsi que de l’institution d’importantes reformes et de la création d’une administration moderne et de services publics efficaces ; ce qui engendra inévitablement une confrontation directe avec le clan des politiciens confessionnels et féodaux qui virent leur emprise sur le pouvoir s’affaiblir en résultat normal à la politique ‘’Chéhabiste’’ de rénovation et de réconciliation.

Sans entrer dans de plus amples détails, il serait cependant utile et important de signaler que la plus féroce opposition au ‘’Chéhabisme’’ réformateur vint des chefs politiques Maronites traditionnels qui se coalisèrent pour former ce qui fut connu à l’époque sous le nom de ‘’l’alliance tripartite’’ ; en l’occurrence de l’emblématique pharmacien-footballeur ( comme le cite si délicieusement AlHaqid ), en l’occurrence le Cheikh Pierre Gemayel, le charismatique ‘’tigre de la montagne’’ en la personne de l’ex président Camille Chamoun et de Raymond Eddé le ‘’Amid’’ du bloc national, dont je n’ai pu saisir jusqu’à ce jour les raisons de son ralliement à cette galère de troglodytes. Moralité : il faut plus que du courage et de l’intégrité pour faire un politicien averti.

Cette alliance tripartite, ( finalement établie entre, Chamoun, Chamoun et Chamoun ), soutenue par la masse habituelle des chrétiens Cro-Magnon éternellement à la merci du discours démagogique et mystificateur, fit tant et si bien qu’elle réussit à affaiblir considérablement le courant ‘’Chéhabiste’’ , ramenant en premier temps l’administration du pays durant le mandat de Charles (ballot) Hélou, à la douce fringale de l’anarchie corrompue et sectaire d’antan, pour aboutir à l’apothéose finale en portant au pouvoir en 1970 le Neandertal suprême en la personne de SE. Souleiman Frangié, avec pour conséquence toutes la misère et les calamités qui s’en suivirent…

* * * *

Tels Marc Antoine brandissant la toge ensanglantée de Jules César devant les Romains assemblés sur le Champ de Mars, leurs excellences, Boutros Harb, Nassib Lahoud, Nayla Mouawad et Walid Joumblatt se succédèrent sur l’estrade érigée en Mars 2005 sur la Place des Martyrs (plus connue sous le nom de SOLIDERE) pour agiter le linceul du grand bienfaiteur devant la marée humaine des Libanais, éternellement bernés et à jamais exploités, mais incurablement crédules et toujours prêts à récidiver…

En ces moments troubles (hihihi), il me faut avouer (à ma grande déconfiture) que le seul qui y voyait clair était Walid Bey !

A en croire qu’il était informé à l’avance du cyclone qui allait s’abattre sur le pays et prendre tout le monde au dépourvu.

Fin stratège et opportuniste à souhait, le Walid savait comment saisir l’occasion propice et battre le fer tant qu’il est chaud. Pour lui, la révolution (puisque c’en était une) n’avait que faire des us et coutumes du régime passé, ni de ses lois. De ce fait, la constitution d’un conseil révolutionnaire dont le premier acte serait le limogeage du chef de l’état imposé de force par l’occupant Syrien et la nomination d’un nouveau président était de priorité absolue.

Chose qui effara complètement les castrats politiques Maronites du mouvement du 14 Mars qui avaient plus ou moins usurpé à leurs titulaires véritables encore détenus ou exilés, leurs places à la tête de ‘’la révolution du cèdre’’. Cette révolution qui ne leur devait rien, et dont ils ne savaient trop qu’en faire, sauf que de s'en servir pour redorer leurs blasons personnels sérieusement ternis...

Désemparés devant la perspective de nouvelles élections présidentielles que tous briguaient mais pour lesquelles aucun n’y était préparé, ils se coalisèrent d’un commun accord (une coalition de coupe-jarrets s’observant les uns les autres du coin de l’œil) pour barrer la route au projet du Walid, et en convainquirent sa benoîte sainteté patriarcale (prétextant la sauvegarde du prestige du plus haut poste officiel Maronite) ainsi que les ambassadeurs étrangers, de la justesse de leur raisonnement.

Plus tard on verra ces ardents défenseurs du prestige Maronite porter les coups les plus meurtriers à la présidence, dégradant ainsi à jamais le lustre et l’autorité de l’ultime place de distinction encore détenue par les Chrétiens au Liban.

A y réfléchir pragmatiquement (Ah ce terme, cher à mon épicier pour justifier sa balance trafiquée), on serait tentés de regretter aujourd’hui que le desideratum de Walid bey n’ait pas été exaucé en 2005. Cela aurait peut-être évité aux Libanais bien des déboires.

La priorité fut donc portée vers de nouvelles élections législatives mais là aussi, les politiciens Maronites butèrent sur un os de taille.

Ayant farouchement milité pendant des années pour l’abrogation de la loi électorale établie par les Syriens en 2000 et qui les évinçait au profit d’alliés Libanais plus sûrs, les Chrétiens du 14 Mars se retrouvèrent, avec le renversement dramatique de la situation en 2005, en position de défenseurs acharnés de cette même loi, devenue leur seule planche de salut électoral et ceci pour une multitude de raisons parmi lesquelles leurs nouvelles alliances et leur impopularité grandissante au sein de leur communauté, n’en sont pas des moindres.

Le meilleur de l’histoire était que sa Béate Sainteté qui à donné une fois de plus dans le panneau de leur fourberie, avait entretemps issu un communiqué patriarcal pressant le gouvernement pour l’abrogation de la loi électorale de 2000 et de son remplacement par l’ancienne loi de 1960 plus équilibrée et qui permettait au citoyen l’élection de ses représentants authentiques.

Les désirs de sa Magnificence étant des ordres, une session parlementaire express fut décrétée sur le champ pour la remise en vigueur de la loi de 1960, dont la passation ne faisait aucun doute.

L’on assista alors à la scène incroyable où l’on vit les députés Chrétiens du 14 Mars se retirer l’un après l’autre de la session, muets, blafards et les yeux baissés !

La majorité nécessaire étant rompue, la loi de 1960 ne fut pas réinstaurée et l’on resta sur celle de l’an 2000 ; et sa sainteté pigeonnée en demeura comme deux ronds de flan.

Mais les chevaliers de Kornet Chehwan étaient déjà ailleurs ; et plus précisément chez l’ambassadeur Bernard Emié pour le supplier d’en parler au père Jacques, afin d’empêcher par tous les moyens le retour d’exil annoncé du général Aoun.

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Le reste étant trop récent pour s’être déjà estompé de la mémoire des Libanais pourtant réputée courte, il demeure que malgré les fautes et les péchés mortels commis par les autres communautés libanaises, c’est aux Maronites et à eux seuls qu’incombe la responsabilité de la vie ou de la mort d’un certain Liban.

Assisterions-nous aujourd’hui à leur chant de cygne ?

Du cours où vont les choses, le temps est au pessimisme.

Ibrahim Tyan.


* Visitez : « les carnets du Beyrouthin. »

Thursday, October 11, 2007

Autrefois, naguère et jadis.



Depuis l’établissement du calendrier Grégorien en 1582, il a été convenu que l’équinoxe d’automne tombe le 21, 22, 23 ou 24 Septembre de chaque année, et se distingue dans les rares pays que la nature à privilégié de quatre saisons bien définies, par un adoucissement climatique progressif qui vient marquer la fin des chaleurs d’été et préluder l’avènement des rigueurs hivernales.

Les célèbres ‘’sanglots longs…’’ de Verlaine, ‘’Les feuilles mortes’’ de Prévert, ou ‘’Le chant d’automne’’ de Baudelaire, n’en sont que des spécimens prélevés au hasard sur le vaste et merveilleux répertoire séculaire établi par les grands chantres romantiques de tous les temps, pour exalter en de lignes inoubliables, la magie trouble et mélancolique des pâles lueurs automnales.

Or il est un vieux dicton bien de chez nous qui affirme que pour jouir pleinement des saisons de l’année, il faut passer le printemps à Damas, l’hiver au Caire et l’automne à Beyrouth.

Curieusement, il n’est point question d’été dans cet aphorisme, ce qui porte à croire que l’auteur nous as délibérément laissés le champ libre durant toute cette saison, pour nous démerder comme bon nous semble ; que cela soit à Palma, ou sur la Côte d’Azur, ou encore sur la Riviera Italienne, à moins que l’enfer climatisé de Riyad ne nous tente, et ses mornes dunes poudreuses et calcinées..

Les goûts et les couleurs étant ce qu’elles sont, [et les intérêts, ce que vos savez], cette dernière option complètement impensable chez certains, pourrait bien s’avérer une destination de choix pour d’autres…

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Situé à 33° 53' 13’’ Nord et 35° 30' 47’’ Est du Levant, (terme que je préfère à celui du : « Moyen-Orient » imposé par les Anglo-Saxons), le Beyrouth d’aujourd’hui est cité dans plusieurs manuels récents de géographie parus à travers le monde, comme étant un centre financier et un port de commerce qui fut jadis un centre culturel d'une importance majeure dans l'est de la Méditerranée et les pays Arabes, et qui à été longtemps considérée, du fait de son emplacement stratégique, comme un carrefour entre trois continents (l'Asie, l'Afrique, et l'Europe), et un accès vers l'Orient !

« Qui fut jadis… », et « Qui à été longtemps considéré… »

Comme certaines expressions anodines, peuvent brûler pire qu’un fer rouge !

Tout dépend du contexte.

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JADIS…

Autrefois, la vie des Beyrouthins coulait douce et sans hâte, heureuse, indolente et avec peu de soucis. L’été, la capitale Méditerranéenne se vidait de la plupart de ses habitants car presque tout Beyrouthin possédait ou louait une seconde habitation à la montagne pour y estiver durant la saison des grandes chaleurs.

Les Beyrouthins Chrétiens choisissaient généralement les hauteurs du Metn et du Kesserwan pour y passer l’été, tandis que la préférence des Musulmans allait vers les régions d'Aley, Bhamdoun et Souk-el-Gharb dans le Mont-Liban ainsi qu’aux nombreux villages du Chouf.

Quant aux citadins les plus aguerris et dont j’en fais toujours partie, rien ni personne ne pouvait les déplacer de leur chère vieille ville ni de les éloigner des langueurs azuréennes de leur Méditerranée.

Il faut dire qu’en ces temps là, des plages sans pareil, au sable fin et doré, portant des noms indélébiles dans la mémoire Beyrouthine, notamment: le Côte d’Azur, le Saint-Michel, Le Saint-Simon, le Riviera, l’Acapulco et tant d’autres, plus belles et plus élégantes les unes que les autres, longeaient le long du littoral sud, de la région d’Ouzaï jusqu’à Jnah, se succédant comme des perles en Lapis Lazulite enchâssées dans de l’or, à faire pâlir d’envie les golfes du Bengale et les sables d’Hawaï.

Que de fois me suis-je demandé sur le sort du coquet petit chalet en bois au Saint-Michel, qui fut mien pendant des années, et dont le parquet qui grince, à connu des soirées à étonner des princes… (Salut Barbara).

En ces temps bénis à jamais révolus, la vie était bien plus clémente qu’aujourd’hui, même pour les plus démunis, et une certaine sagesse sereine caractérisait les Beyrouthins qui savaient par instinct que le secret du bonheur véritable réside dans le pain quotidien dûment gagné par le labeur dans la dignité.

Aujourd’hui, presque tous les Libanais dilapident leurs précieux jours, pourtant comptés, à s’essouffler comme des lévriers après la Porsche, la villa et le Jacuzzi.

Remarquez, c’est bien joli un grand jacuzzi, avec un bon cigare, un brut bien frappé et du Mozart en fond sonore. Et pourquoi pas tant qu’on y est, une affriolante Thaï qui vous attends toute en adoration, tenant religieusement votre peignoir-éponge ? (Sincère, aucun cynisme ici)

On ne vit qu’une fois…

Mais il se trouve aussi que c’est payer stupidement trop cher de sa peau et de sa dignité humaine, que de se dégrader jusqu’à s’avilir, trahir, mentir, voler et s’infliger un ulcère duodénal chronique, dans le seul but de s’acquérir à n’importe quel prix, ce qui ne représente finalement qu’une pute, et une cuve en céramique qui fait des bulles.

* * * *

Dans l’ancien Beyrouth, l’avènement de l’automne marquait toujours la fin de la ‘’morte saison’’ d’été et l’ouverture de la grande saison mondaine, artistique et culturelle. Les places Debbas, des Martyrs et de Riyad-el Solh qui formaient le cœur battant de la capitale redoublaient en foule et en activité. Après avoir programmé tout le long de l’été des films mineurs ou en seconde vision, les salles de cinéma majeures du centre –ville réaffichaient les nouveautés les plus récentes de la production mondiale, souvent projetées en ‘’Day and Date’’ avec Paris ou Hollywood.

L’ancienne répartition des grandes compagnies cinématographiques internationales entre les salles de cinéma Beyrouthines était bien meilleure que l’ordre chaotique imposé par les distributeurs d’aujourd’hui. Ainsi donc, le cinéphile d’antan savait à l’avance que l’ancien cinéma Empire projetait en exclusivité les films de la Columbia et de l’United Artists, le Métropole : la Paramount+ des films Arabes, le Rivoli : la Warner Bros + des films Arabes, le Capitole : la MGM, le Roxy : la 20th Century Fox, le Dunia : l’Universal, le Radio City : l’Allied Artists, la Rank Britannique et la Titanus Italienne. Un peu plus haut, vers l’avenue Bechara-el-Khoury, le Gaumont Palace programmait les films Français distribués par Gaumont, Odéon et Pathé ainsi que les films Soviétiques de la Mosfilm.

Pour les cinéphiles avertis, Beyrouth rengorgeait de ciné-clubs, mais le plus important et le plus notoire était sans doute le ciné-club de Beyrouth qui reprenait son activité au début de la saison d’automne et dont le standing exceptionnel doit beaucoup au dévouement de l’infatigable Alain Plisson.

C’est grâce à ce club que j’eus l’opportunité de faire connaissance pour la première fois avec les chefs-d’œuvre immortels du cinéma, mais aussi d’avoir rencontré et eu le privilège d’effectuer des échanges personnels avec de prestigieux cinéastes invités tels, André Delvaux (timide jusqu’à l’effacement), Georges Franju (cassant et désagréable), Alain Resnais (élégant et suave) et même André Méliès, fils et collaborateur du grand pionnier du cinéma, Georges Méliès.

* * * *

Quand je regarde ce qui se fait aujourd’hui dans le domaine théâtral au Liban, je me sens partagé entre le désespoir le plus accablant et la raillerie la plus féroce.

Où en sommes nous donc de la splendeur d’antan, lorsque Mounir Abou Debs revint de France pour insuffler au théâtre Libanais ce grand élan puissant et ambitieux ?

A la fin des années 1960, j’eus la chance de me lier d’amitié avec Mounir et de participer activement aux cours donnés dans son école privée « L‘école de théâtre moderne de Beyrouth » située dans la région de Clemenceau, (tout près du domicile Beyrouthin de Walid bey…pour ceux pour qui les bornes féodales sont plus familières que les repères culturels).

Ce n’est que progressivement que je vins à découvrir l’importance de ces lieux où un monde nouveau pour moi sur lequel régnaient Eschyle, Sophocle, Shakespeare, Stanislavski, Lee Strasberg et Peter Brook en maîtres absolus, et d’où est sortie la fine fleur de la scène Libanaise tels Raymond Gebara, Antoine et Latifa Moultaka, Roger Assaf, Jalal Khoury et Antoine Kerbage (celui qui fascina jadis les foules en interprétant ‘’ Le roi se meurt’’ d’Ionesco, et pas celui d’aujourd’hui…quoique je comprends parfaitement qu’il faut bien gagner son bifteck).

Qui se souvient aujourd’hui de l’éthérée Théodora Rassy, de l’intense Rida Khoury ou du merveilleux Hamlet que fut Michel Nabaa’ ?

Ou de la version incroyable du Mac Beth de Shakespeare (toujours préservée dans les archives de Télé-Liban) tournée dans d’immenses locaux presque vides et des extérieurs dépouillés, avec pour costumes des jeans, T-shirts et espadrilles, dans la plus pure tradition de Jersey Grotowski (le prince Igor) et de Jerome Robbins (West Side Story) et dans laquelle Mounir Abou Debs honora l’auteur de ces lignes en lui confiant l’immense responsabilité du rôle principal.

Dans toutes les manifestations internationales, de Paris à Berlin et de Moscou à Avignon, le théâtre Libanais polarisait l’attention de la critique étrangère et raflait les distinctions les plus prestigieuses, au grand désintéressement de l’état criminel, toujours trop absorbé à fouetter ses eternels chats pour s'occuper d'autre chose.

Le spectacle à l’aéroport international de Beyrouth, de la troupe de théâtre Libanaise qui rentra incognito, ignorée, démoralisée et presque la queue entre les jambes au début des années 1970, après avoir raflé le premier prix au festival international de Berlin , devant les Russes, les Américains, les Britanniques et tous les autres, avec la fantastique pièce d’avant-garde : ‘’Le Déluge’’, avait de quoi vous foutre la mort dans l’âme.

Pour une fois, et peut-être à cause du sujet qui me tient particulièrement à cœur, j’ai de la difficulté à clore cet article. Je vais donc laisser ce soin à mon très valeureux et très pur Nazim Hikmet, qui lui, déclame de vive voix, avec des mots simples, directs et presque naïfs, tout ce que le long de ce récit, je n’ai cessé de chuchoter.

Ibrahim Tyan.


Traître à la patrie

Oui, je suis traître à la patrie, si vous êtes patriotes, si vous êtes les défenseurs de cette patrie, je suis traître à la patrie,
je suis traître à la patrie

Si la patrie ce sont vos ranchs,
Si c'est tout ce qu'il y a dans vos caisses et sur vos carnets de chèques, la patrie
Si la patrie, c'est crever de faim le long des chaussées,
Si la patrie, c'est trembler de froid dehors comme un chien et se tordre de paludisme en été,
Si c'est boire notre sang écarlate dans vos usines, la patrie Si la patrie, ce sont les ongles de vos grands propriétaires terriens,
Si la patrie, c'est le catéchisme armé de lances, si la patrie, c'est la matraque de la police
Si ce sont vos crédits et vos rémunérations, la patrie
Si la patrie, ce sont les bases américaines, la bombe américaine, les canons de la flotte américaine
Si la patrie, c'est ne pas se délivrer de nos ténèbres pourries.
Alors je suis traître à la patrie.

Nazim Hikmet. (1902-1963)

* Visitez: Les carnets du Beyrouthin.

Tuesday, September 25, 2007

L'absurde, l'incompréhensible et l'insoutenable.



Mais tout cela n’est que balivernes, c’est l’abîme vers lequel nous nous acheminons inexorablement qui me glace ; et si je ne m’y engage plus en analyses politiques et autres spéculations, c’est que les choses sont désormais rendues dans leur crudité la plus brutale de sorte qu’un aveugle y verrait clair et qu’un sourd entendrait…

(IV) En attendant l’orage
Les carnets du Beyrouthin.
First Published Février 2007 sur ‘’Lettres du Liban’’.


* * * *

_ Que le Liban soit un pays corrompu est une chose bien connue.

_ Que la corruption y ait atteint des niveaux record dans les annales de la pourriture et de la dépravation est un fait plus que probable.

_Que le vice n’y est plus l’apanage de la classe dirigeante et des hautes sphères de la société, mais de tout un peuple, est une effrayante perspective.

Mais que la corruption soit uniquement la conséquence d’un système bâti sur les différends confessionnels, est une théorie discutable qui équivaudrait à laisser échapper le réel pour aller à la poursuite de l’abstrait.

* * * *

Il m’est certain qu’une bonne partie du peuple Libanais est restée indifférente au massacre de ses soldats par les tueurs de Fath-el-Islam et des combats héroïques et meurtriers que durent livrer par la suite les officiers et soldats Libanais pourtant manquant cruellement en effectifs les plus élémentaires, avec une abnégation de Kamikazes, contre un ennemi fanatique retranché derrière un labyrinthe de fortifications et doté d’un matériel ultramoderne, pour sauvegarder le moral et l’unité de l’armée et de la nation.

Quant aux pancartes et calicots glorifiant l’héroïsme de nos soldats, qui ont germé soudainement comme des champignons dans les rues et quartiers de la ville, vous en conviendrez avec moi qu’ils n’étaient pour la plupart que de la vulgaire poudre aux yeux, sinon vous seriez affligés d’un cas de candidose politique aigüe, semblable à celui des jolis-cœurs pour qui la date de la Saint Valentin porte infiniment plus de signification que celle de la libération du Sud en l’an 2000.


Mais pour en revenir à Nahr-el-Bared ; comment expliquer le respect et la déférence infinies avec lesquels ont étés traitées les femmes capturées des terroristes, pourtant suspectes d’avoir activement contribué à diverses activités criminelles dans le pays ?

Certes que j’en suis fier de nos soldats dont la vaillance, la morale et l’éthique sur le champ d’honneur, les situent bien au-dessus de la lâche barbarie technologique de leurs homologues Israéliens ou Américains. Mais la galanterie militaire à aussi ses limites.

Il y va sans dire que je suis pour la convention de Genève sur le traitement des prisonniers de guerre et la charte des droits de l’homme de l'ONU et pour toutes les chartes que vous voudrez ( et dont l’Occident s’en torche quand il s’agit de les appliquer en NOTRE faveur ) ; mais je ne comprends toujours pas pourquoi ces femmes n’ont pas étés incarcérées, [dans les conditions les plus humaines bien entendu], dans une prison militaire comme il se doit, au lieu d’être gracieusement hébergées dans une mosquée à Saïda.

Et Je ne comprends également pas pourquoi elles ont étés rapatriées en vitesse, alors qu’elles auraient dû êtres soumises à un interrogatoire serré, dut-il prendre des mois, par les spécialistes de la guerre anti subversive de l’armée, qui en auraient pu leur soutirer des renseignements vitaux pour la sécurité nationale.

Devant mes yeux incrédules, j’assistais sur l’écran TV, à la scène aberrante d’une de ces femmes, emmitouflée de noir de la tête aux pieds, en pleine conversation téléphonique sur son portable que personne n’a osé lui confisquer.

Il m’a été rapporté par un ami bien informé, qu’un soldat Libanais voulant spontanément apporter son aide à une de ces femmes qui avait du mal à traverser les décombres lors de sa sortie de Nahr-el-Bared se vit cracher à la figure : _ Ne me touche pas espèce de sale porc !

* * * *

La corruption est une des expressions les plus absolues de l’égoïsme, qui consiste à mobiliser arbitrairement pour son propre profit des moyens destinés au bien public. Mais au Liban, ce stade même à été dépassé.

* * * *

Lieu : L’église du Sacré-Cœur de Badaro, date : le Vendredi 21 Septembre, circonstance : Les obsèques du député Phalangiste Chrétien Antoine Ghanem assassiné deux jours auparavant dans un attentat à la voiture piégée.

12 heures auparavant, le général Michel Aoun, leader du plus grand bloc de députés Chrétiens libres à la chambre et militant pour un Liban laïc et souverain, tout en exprimant sa grande détresse pour l’horrible assassinat qui venait d’être perpétré, annonça qu’il ne se rendrait pas aux obsèques de crainte que sa présence ne génère quelques frictions instiguées par des éléments bien connus, et qui pourraient dégénérer dans une atmosphère survoltée par les passions exacerbés et la douleur.

L’heure : vers 11 AM. L’église et bondée, les évêques en grande pompe entament en Syriaque le rituel des morts. Soudain une clameur sourde qui va en s’amplifiant monte de la foule massée à l’extérieur, et Walid bey Joumblatt franchit le portail de la cathédrale.

Voûté dans le plus pur style de Richard III, le pas lent et nonchalant, le Baron de la montagne, Nosferatu du Chouf et déporteur des Chrétiens par le feu et par le sang de leur refuge séculaire de la montagne, traversa la nef sous un tonnerre d’applaudissements et de you-yous Maronites, et le regard bienveillant des princes de l’Eglise Catholique Apostolique et Romaine, dont les cloches des églises désormais silencieuses du Chouf, reposent en guise de trophées de guerre dans les donjons du chateau féodal de Moukhtara.

* * * *

Maintenant je sais que la corruption émane de la nature même de l’homme.

Maintenant je sais jusqu’où elle peut mener.

Jusqu’à l’absurde, l’incompréhensible et l’insoutenable.

Ibrahim Tyan.


* Visitez « Les carnets du Beyrouthin ».

Thursday, September 20, 2007

L'infâme désunion.



L’ILLUMINÉ.

Le taxi-service se frayait laborieusement chemin à travers le bordel quotidien qu’est le trafic dans la région de Furn-el-Chebbak, vers les embouteillages sans appel de la banlieue Sud de Beyrouth.

Assis près du chauffeur, je ne me lassais pas de contempler le tableau de bord de la vieille Mercedes, et d’essayer de me figurer le genre de réaction qu’auraient eus les dessinateurs de la Daimler-Benz devant le changement drastique apporté par le maître de bord, à l’esthétique sobre et fonctionnelle qui à toujours caractérisé la griffe créatrice des designers de Stuttgart.

Un mince revêtement de cuivre jaune marqueté de mille arabesques sur lequel se détachaient de mignonnes petites fenêtres en plastique transparent abritant des cartes postales représentant dans un kodachrome agressif les villes de Téhéran, Chiraz, Tabriz, Ispahan, ainsi que la ville sainte de Qom et les portraits de l’Ayatollah Ruhallah el Khomeiny et du Sayyed Hassan Nasrallah, plaquait le tableau de bord de bout en bout.

Le conducteur, l’annulaire orné de l’inévitable chevalière en métal blanc incrustée d’un chaton du plus radieux bleu de chine, pianotait sur son volant en oscillant imperceptiblement du chef au rythme d’une lancinante mélopée Iranienne à l’indéniable pouvoir hypnotique, débitée par le radiocassette de bord.

Est-ce sous l’effet de la chaleur, du cahotement sur les routes mal entretenues, ou de la lenteur forcée du trajet ? Il demeure que je me suis surpris à dodeliner de la tronche, gagné à mon tour par le tempo obsédant de l’incompréhensible litanie ; ce qui n’échappa guère à mon guide qui m’interpella d’emblée. :

_ La cassette vous dérange ya Oustaz ?
_ Au contraire mon honoré frère, je m’en régale…
_ Le salut d’Allah sur vous. Parlez-vous l’Iranien ya Oustaz ?
_ J’en parlais dans ma jeunesse (mensonge) mais je crains d’avoir presque tout oublié depuis.
_ Pour l’amour d’Allah ya Oustaz, éclairez-moi ne fut-ce que sur une infime parcelle de ce que le cantique que nous entendons signifie.

Ayant décelé à maintes reprises le mot ‘’Allah’’, quoique prononcé ‘’Allôh’’ dans le baragouinage Zoroastrien du coryphée, et l’occasion étant vraiment trop belle, je jouais mon va-tout.

_ Du peu de ce que j’ai compris, il dit que tout ce qui nous entoure, de visible et d’invisible, n’est que reflets de la face d’Allah, et que le ciel et la terre sont voués au néant alors que sa grandeur infinie et les légions de ses croyants hériteront de l’éternité….

Il n’en fallut pas plus… !

_ Allah Akbar Aleik ya Oustaz, Allah Akbar ! Clama mon coche. Dieu que la connaissance est belle ! Qu’Allah vous augmente en science et vous éclaire tel que vous m’avez éclairé… Akh ya Oustaz !!! Vous ne pouvez pas savoir combien je regrette de ne pas être né Iranien.

_ Allah Karim mon honoré frère, lui répondis-je. En attendant, soyez-en sûr que vous l’êtes déjà totalement de cœur et d’esprit.

LE CRO-MAGNON.

Aboul’Zouz, la trentaine bien sonnée, d’éducation élémentaire et ouvrier tourneur de son état, était un adepte forcené de la gonflette au club de mon ami Aboul’Mich. Des années de travaux forcés en salle de musculation, doublées d’un dopage intensif aux stéroïdes et autres saloperies anabolisantes avaient finis par lui forger un physique des plus extraordinaires.

C’est qu’Aboul’Zouz était déjà initialement du genre trapu et court sur pattes ; mais depuis le développement invraisemblable qu’il s’était infligé aux Biceps, triceps, deltoïdes, pectoraux et autres groupes musculaires de son anatomie , son apparence générale s’était muée en une sorte de masse cubique compacte et velue, surmontée d’une petite tête sans cou qu’il maintenait soigneusement rasée à la façon des ‘’Marines’’ de l’oncle Sam.

Un jour que je le complimentais sur le tatouage original représentant un fil de fer barbelé entourant son immense biceps droit, Aboul’Zouz eut la bonté de m’expliquer patiemment que ce que j’avais pris pour du barbelé n’était autre que la représentation de la très sainte et très vénérée couronne d’épines du Christ.

Rien de moins !

Chrétien jusqu’à l’os (c’est ainsi qu’il se considérait) et FL indécrottable, Aboul’Zouz s’était couvert de gloire au cours de la mémorable journée des pneus du 23 janvier 2007, lorsque devant lui se présenta l’aubaine inespérée d’éjaculer toute sa sauvagerie inhibées sur les chairs des jeunes filles et garçons universitaires du Tayyar.

_ Aoun kalb Souri, me dit-il.

_ Avec les camarades de mon escouade, enchaîna-t-il, nous lui avons joliment damé le pion au rond point de Mkallès ; de ma vie je n’oublierais l’instant sublime de la victoire, lorsqu’après avoir piétiné ses mauviettes comme des cancrelats, j’ai brandi de mes propres mains le drapeau Américain, au nez et à la barbe de tous les faux culs du Tayyar, du Hizbollah et de l’Armée Libanaise réunis.

Pour Aboul’Zouz, le plan était simple : Liquider Aoun et son Tayyar en priorité. Ensuite faire subir le même sort au Hizbollah avec l’aide d’Israël, des USA et des milices de la majorité locale ; le champ rendu libre, le temps serait venu de régler avec les Sunnites certains vieux comptes, car le Hakim veille au grain et n’oublie rien…Mais à chaque chose son temps.

(A en rire ou en pleurer ! ? ! ? ! ?).

_ Les Etats-Unis c’est l’avenir du Liban ya Bob (c’est ainsi qu’Aboul’Zouz m’appelle depuis que mon image s’était substituée dans sa tête par je ne sais par quel truchement mystérieux du subconscient, à celle du père qu’il à toujours haï), c’est la force, l’abondance, la liberté et la démocratie ; et qui sait, peut-être qu’un jour en feront-ils de nous leur 51ème état…Ya Reit.

(Pour ce qui est de l’avenir ‘’Made in USA’’ mon pauvre Aboul’Zouz, nous en avons déjà des exemples ; avant-hier c’était l’Afghanistan, hier l’Iraq, aujourd’hui c’est le tour du Pakistan et probablement celui de l’Egypte pour demain).

_ Nous avons reçu une nouvelle cargaison de choix ya Bob, me chuchota un Aboul’Zouz extatique. La semaine prochaine, tu seras le premier à admirer ma nouvelle M16 Commando à canon ultra-court, avec silencieux, lunette de nuit et viseur laser, un véritable petit bijou de joujou…

LES NARGUILISTES.

J’aime les quartiers Sunnites de Beyrouth. Ce sont pour moi les derniers recoins de la capitale où flottent encore quelques relents du Beyrouth d’antan.

A l’image de leurs habitants, une vie turbulente et intense semble toujours animer ces quartiers où les étalages des magasins y sont dressés autrement que partout ailleurs, et où prédomine un goût certain pour le faste et l’opulence qu’on retrouve même dans l’éventaire du plus modeste marchand des quatre saisons.

Des senteurs capiteuses et complexes qui vont des fragrances des encens d’Oliban et de Djaoui noir que le marchands brûlent quotidiennement pour conjurer le mauvais œil, jusqu’au fumet irrésistible du Chawarma et du poulet qui rissole sur la broche, se disputent délicieusement votre odorat.

C’est là aussi que l’on retrouve les temples véritables du Foul, du Hoummous, du Falafel et de la Balila ; du Chawarma, des grillades et du Méchoui, mais aussi du Kenafa et des somptueuses et multiples espèces et dérivés du Baklawa. Et si la chaleur vous assèche la gorge, des boissons fraîches et merveilleuses telles le Souss, le Jellab et le Tamarin, ou encore l’acide et délicieux Aïran bien glacé, vous désaltèreront bien mieux que la chimie nocive des sodas Américains à l’arrière goût de pharmacie.

Le Sunnite est par nature un jouisseur et un raffiné ; il aime le luxe, la bonne table et les multiples plaisirs de la chair et de l’esprit ; pour lui, le fait de fumer un bon narguilé en fin de journée, face à la mer d’Aïn-el-Mraïsseh, bercé par la voix qui défie les âges d’Umm Kulthum, garde encore toute sa valeur intrinsèque.

En bon épicurien, je ne peux que me joindre sans restriction à l’agréable sensualité de cet aimable hédoniste.

Je traversais donc à pied, profitant de cette belle journée de fin d’été, les quartiers Sunnites de Bourj-abou-Haidar et de Basta jusqu’aux régions de Zariff et de Sanayeh avec pour destination finale les parages de l’Hôtel Phoenicia où j’avais rendez-vous avec un ami.

Mais au fur et à mesure que je m’enfonçais dans ces régions, un détail insolite me sauta aux yeux ; les panneaux et les pancartes qui s’y étalaient encore il y a quelques semaines, glorifiant l’armée Libanaise et vantant son héroïsme, avaient complètement disparu, cédant la place à d’innombrables affiches et calicots en appui au Royaume Wahhabite d’Arabie Saoudite, et dont je reproduis ici certains textes :

_ L’Arabie Saoudite est une ligne rouge que personne ne peut transgresser.
_ Qui attaque l’Arabie Saoudite s’attaque à nous.
_ Critiquer l’ambassadeur Saoudien est tabou.
_ Les ennemis de l’Arabie Saoudite sont nos ennemis
_ Les Libanais n’oublieront jamais leur dette envers leurs frères Saoudiens.
_ Le roi Abdallah et le Cheikh Saad sont deux lignes rouges infranchissables.
_ Etc.

Après des décennies de soulèvements et de bouleversements qui les ont vus défiler tour à tour pour le nationalisme Arabe de Nasser, puis pour le Baath Syrien d’Assad en passant par la révolution Palestinienne d’Arafat, les Sunnites Libanais brandissent aujourd’hui d’une main l’étendard Wahhabite et de l’autre la bannière étoilée de l’oncle Sam.

Après la sagesse unificatrice de Riad el Solh, l’érudition éclectique d’Abdallah el Yafi, la fougue Nationaliste de Saeb Salam et l’astuce consommée de Rachid Karamé, ils ont aujourd’hui choisi de confier leur sort au Gamin dyslexique.

L’UNION SACRÉE.

Le 1er Août 1914, le président Français Raymond Poincaré déclare la guerre à l’Allemagne. Au début, les socialistes et la classe ouvrière y sont négatifs et considèrent qu’ils n’ont rien à voir dans ce conflit capitaliste qui se joue entre les Rois, Tzars et Empereurs ; de même pour les Catholiques, humiliés depuis la séparation de l’Eglise et l’État, et qui s’y montrent aussi réticents.

Mais les Français eurent vite fait de surmonter leurs différends et de s’unir face à la menace ennemie au lieu de se disperser dans des conflits fratricides

Le 4 Août 1914, le Président du conseil René Viviani dans un discours prononcé aux deux chambres déclare : « …Dans la guerre qui s’engage, la France sera héroïquement défendue par tous ses fils, dont rien ne brisera devant l’ennemi l’union sacrée ».

Le terme est entré depuis, dans la terminologie politique usuelle.

Or il se trouve que le Liban traverse actuellement une épreuve telle, que les raisons mêmes de son existence en tant que nation libre, indépendante et souveraine sont fortement remises en question.

Dorénavant, seule l’Union Sacrée du peuple est en mesure de nous éviter le pire.

Mais comment générer une telle réaction salvatrice au sein des meutes et des hordes disparates qui constituent désormais de véritables ethnies idéologiquement et organiquement dissemblables au sein de la même nation ?

Comment raisonner avec des convictions et des croyances primitives, instinctuelles et contradictoires, qui ne répondent plus qu’au discours fanatisé et rancuneux, et dont l’allégeance va intégralement envers les instigateurs et les manipulateurs externes, garants de leur continuation dans la contradiction et la désunion ?

Ainsi donc, si nous excluons les Libanais d’allégeance Iranienne, Saoudienne, Syrienne, Palestinienne, Américaine ou Israélienne, sans oublier ceux qui ont adhéré de pleine conviction aux courants fondamentalistes voire terroristes, il nous restera bien une poignée de Libanais incontestables et réfractaires à tous les égarements de la démence générale qui les entoure.

Mais ne nous égarons point nous-mêmes en de faux espoirs ; car cette espèce [ en voie de disparition ] est rendue beaucoup trop minoritaire pour pouvoir entreprendre quoique ce soit d’efficace, en vue d’infléchir le cours inexorable des événements à venir, et qui menacent d’emporter dans leur tourbillon, les derniers lambeaux qui adhérent encore au squelette Libanais.

D’où le titre de cet article.

Ibrahim Tyan.

Visitez: Les carnets du Beyrouthin.

Retour au poste.



Ayant écourté ses vacances d’une semaine, LETTRES DU LIBAN est de retour au poste, les batteries certes rechargées par un repos bien mérité, mais l’âme triste cependant, de ce qui arrive au Liban.

Les éléments d’un article bien caractéristique à ce blog ont germé durant ces vacances, et qui va être publié incessamment dès l’apport de la dernière touche finale.

Merci pour les vœux amicaux exprimés par Kheireddine, Araadon, Frenchy, Sixtine et Anonymous sur le blog, ainsi que par e-mail par des lecteurs et amis.

Ibrahim Tyan.